La "familia grande" : parmi les raisons de se taire...

Que puis-je encore écrire sur ce livre qui n'ait pas été dit, écrit ou commenté?

Dire qu'il faut lire ce livre, car il est magnifiquement écrit, parfois slamé, écrit dans un souffle, qui nous tient.

Dire que ce livre prolonge selon moi les mots de Barbara (peut-être évoqué dans L'aigle noir,1970), d'Eva Thomas (Le viol du silence,1986), de Christine Angot (L'inceste,1999), de Virginie Despentes (King Kong Théorie, 2006), de Flavie Flament (La consolation, 2016), d'Andréa Bescond (Les Chatouilles, 2016), du film Grace à Dieu (2018), d'Adèle Haenel (2019), de Vanessa Springora (Le consentement, 2020), de la déclaration d'Agnès Jaoui (2020)... Et j'en oublie bien d'autres! Ces mots trouvés, écrits, montrés en films, pièces de théâtre, pour dire... Dire enfin ce qui ne pouvait être dit, ou entendu.

Le 21 janvier dernier, Christine ANGOT a donné une interview sur France Inter que je vous invite à écouter. Son émotion est vive, alors même que cela fait plus de 22 ans qu'elle écrit, pense, expose son vécu d'enfant incesté... "On n'en finit jamais avec l'inceste" rappelle-t-elle. Elle reprend la journaliste qui lui dit "Victor Kouchner ne VEUT pas parler", "Non, il ne PEUT pas parler"... Parmi les nombreuses (bonnes) raisons qui font que les victimes ne peuvent pas parler, que nous dit l'histoire de Camille Kouchner? J'en évoquerai ici succinctement et humblement trois, au regard de la complexité et de la sensibilité du sujet:


1 - Survivre

Quand l'événement survient, il s'agit pour la victime de continuer à vivre, de survivre, de faire comme si l'événement n'avait pas eu lieu, et d'espérer, espérer que cela va s'arrêter, et espérer que l'on y survivra... Parmi les mécanismes de défense potentiellement mis en place, le clivage et le déni permettent de rester debout, de continuer à vivre... Victor, le frère victime de Camille Kouchner va d'emblée partager son vécu avec son double, sa soeur jumelle, Camille. Tous deux seront porteurs de ce terrible secret. Chacun va le sup-porter à sa façon et le vivre, comme ils peuvent, dans le temps, Camille pétrie de culpabilité qui la hante, Victor se débattant, notamment grâce à des suivis psy... Et puis un jour, des tiers arrivent dans la famille, les conjoint.e.s. Faut-il leur dire? Camille pousse son frère à le dire à son épouse. Et ce sont ces tiers qui exprimeront les premiers une colère immense, une colère étouffée par les victimes depuis si longtemps. Et puis les victimes ont des enfants. Peuvent-elles les exposer à leur tour? Non! Alors il faut parler, ce n'est plus un choix, mais une sorte de nécessité, quel qu'en soit le prix, pour que les enfants des victimes n'aient plus à survivre, mais puissent vivre... Mais Camille Kouchner ne pourra écrire ce livre qu'après le décès de sa mère. Elle n'aurait certainement pas survécu à cette vague que l'on vit actuellement, et Camille le savait...

Ces tiers qui offrent un espace de sécurité pour parler peuvent aussi être des thérapeutes, qui accompagnent leurs patients à un juste remaillage des émotions, des vécus, des croyances, des actes et des pensées, ie à une mentalisation de l'expérience vécue... Je vous invite à ce titre si vous souhaitez en savoir plus à lire Michel DELAGE, "La résilience familiale"


2 - La Liberté, plus qu'une valeur, un mythe à défendre, à tout prix

Je défie quiconque a lu "Et soudain la liberté", biographie de la mère de Camille Kouchner, Evelyne Pisier, de ne pas avoir admiré cette femme et sa mère. Elles ont bouleversé leur destin et fait de la Liberté leur raison d'être au monde! Une liberté qui cimente la relation fusionnelle du trio des "soeurs Pisier" et de leur mère, véritable noyau autour duquel se construira La Familia Grande, cette famille affiliative construite à Sanary, autour de la propriété d'Olivier Duhamel, incluant tant bien que mal les 5 enfants d'Evelyne Pisier. Une liberté que vivra jusqu'au bout la grand-mère de Camille Kouchner en mettant fin à ses jours. Une liberté sans son corollaire, la responsabilité, notamment parentale, de protection, ce que dénonce subtilement Camille Kouchner en évoquant son enfance "très libre" durant laquelle sa mère laissait les enfants se gérer seuls...

Une liberté qui fera sans doute préférer à Evelyne Pisier la parole d'Olivier Duhamel à celle de ses enfants.

Une liberté qui rendra mutique tous les membres de la Familia Grande à l'enterrement d'Evelyne PISIER à l'égard de ses deux enfants, Camille et Victor Kouchner, accusés eux-mêmes d'avoir entachés ce beau mythe...

Une Liberté au nom de laquelle d'aucun évoque la liberté individuelle d'"un inceste consenti" comme semble le soutenir notre actuel Garde-des-Sceaux...


3 - Protéger des membres ou tout le système familial déjà fragilisé par de multiples traumatismes

L'inceste subi par le frère de Camille est venu se surajouter à des traumatismes collectifs et familiaux majeurs. Je n'ai pu m'empêcher de griffonner un génogramme à partir des informations données dans le livre de Camille Kouchner, vous le trouverez ci-dessous. Les traumas qui hantent cette famille sont des morts violentes par assassinat en camps de déportation pour les Arrières-grands parents paternels de C. Kouchner et trois suicides (le grand-père, la grand-mère puis la tante de Camille Kouchner) sur sa branche maternelle, mais aussi un séjour en camps de prisonnier japonais en Indochine (dont le grand-père était Gouverneur) pour la mère et la grand-mère de Camille. Survivre à ces atrocités et morts violentes entraine souvent chez les survivants un immense sentiment de culpabilité, et surtout une terreur face à une possible répétition, comme une contagion redoutée, une malédiction... Alors, quoi qu'il en coûte, on ménage les sur-vivants et on se tait! En l'occurence ici il faut ménager la mère de Camille, effondrée suite au suicide de sa mère, et qui va sombrer dans une addiction à l'alcool. Alors, avec son frère, ils ne vont pas en rajouter, si je puis dire, et préserver la mère du récit de ce qu'a probablement commis Olivier Duhamel quelques mois après cet effondrement... Ces mots qui pourraient entraîner d'autres drames et provoquer l'effondrement de toute la famille... Alors on se tait, on tient, on survit...


"Ce jour-là, j’ai été ensevelie par la peur. Depuis, j’ai peur. Qu’un événement survienne, qu’il arrive quelque chose aux gens que j’aime. J’anticipe, j’analyse, je préviens. J’ai peur. Un pressentiment irrémédiable. Et ma raison n’y fait rien. Des peurs irrationnelles. Le cœur qui bat au moindre bruit. À l’insupportable sonnerie du téléphone, tout le temps. La peur de la voiture. La peur de l’avion. L’impossibilité de respirer, vingt fois dans la journée. Plus tard, la peur pour mes enfants. La peur de tout, tout le temps. Ces peurs prennent tout l’espace et nourrissent ma culpabilité. Peur d’avoir l’air triste, de rire et de déranger. Peur de réussir et de ne pas y arriver. Peur de dépasser Victor et de ne pas avancer. Peur du plaisir annoncé et de ne pas savoir en profiter. Avoir envie de faire mille choses, les commencer, et toujours finir par y renoncer. Depuis ce jour-là, dès que le calme s’installe, j’attends le drame. Quelque part, bientôt. Le drame qui en un tournemain, en une fraction de seconde, modifie la réalité à jamais. Le drame qui ne te demande rien et ne te donne pas d’explication. Le drame auquel tu dois t’habituer parce que tu n’y peux rien. Le drame du souffle coupé, de la vie pour toujours modifiée, des rires annulés, du bonheur mort-né."


4 - La loyauté à un bon beau-père, doux, intelligent et généreux, substitut d'un père absent

Et enfin, même si cela ne parle pas à Christine Angot (cf. son entretien du 21/01/21), parfois, souvent, on ne peut pas parler pour protéger celui qu'on aime, aussi, malgré ce qu'il a fait, malgré sa place dominante, pour protéger son rôle et sa fonction dans la famille. Olivier Duhamel est celui qui soutient sa mère quand elle s'effondre (même s'il lui remplit son verre dès qu'il est vide...), celui qui protège, est présent et à l'écoute pour ses beaux-enfants, leur transmet son métier, d'autant que le père, Bernard Kouchner, est absent et dur, et qu'il semble avoir fait le choix d'un investissement affectif envers son second lit... Voici ce qu'écrit Camille Kouchner :


"Mes cours de droit, justement : le viol consiste en tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis par violence, contrainte, menace ou surprise. Ça, pour une surprise !

Et la contrainte, alors ? Comme une putain de contrainte morale !

Comme le fait qu’on t’ait tellement aimé, tu vois ? Comme le fait qu’on ait eu tellement confiance en toi et qu’on aurait pu te défendre jusqu’à la mort s’il l’avait fallu ! Comme le fait qu’on n’a même pas pu t’envoyer en taule

tellement on avait peur pour toi. Comme le fait que c’était toi. Pas un autre. Toi.

Toi qui as agressé mon frère pendant des mois, tu le vois, le problème ? Quasiment devant moi, en t’en foutant complètement, faisant de moi la complice de tes dérangements. Tu les vois, les angoisses qui nous hantent depuis?"


Ces mots posés par Camille Kouchner et tous ceux posés par des personnalités célèbres peuvent permettre à toutes les victimes invisibles de se sentir moins isolées, plus légitimes dans leur demande de justice et constituer pour elles "un point d'appui" pour survivre, vivre et avancer...

Je veux dire enfin que ce livre résonne avec les paroles déposées dans mon Cabinet de psy de bon nombre de mes patient.e.s qui ont subi un viol et/ou un inceste, directement ou en étant l'une des générations suivante à qui il incombe de réaliser le travail psychique inachevé de mentalisation. Qu'elles soient ici remerciées pour la confiance qu'elles m'accordent en me confiant leurs mots, leurs larmes, leurs colères, leurs rires aussi... Puissent-elle trouver pas à pas apaisement et confiance en la vie.

Combien faudra t'il encore de livres, d'articles, de films, de chansons pour que notre Société (justice, gouvernants, soignants, nous tous!) croit enfin en l'existence de l'inceste?

Car pour VOIR et entendre, il faut CROIRE d'abord!

Combien de témoignages et d'explications d'experts psy faudra t'il encore pour en reconnaître les ravages psychiques individuels et familiaux engendrées par l'abus sexuel?






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