Lecture transgé de Colum McCann


« Les saisons de la nuit » raconte l’histoire d’une résurrection.

Celle d’un homme des années 90, un clochard, Treefrog, qui vit dans les sous-sols de New-York. Le roman nous fait passer de son quotidien, obsessionnel, entre alcool et survie dans le froid, à celui de son grand-père, Nathan Walker, en 1916. Progressivement, la trame de l’histoire familiale se tisse, et le lien entre les deux histoires se construit.

Je vous propose ici une des lectures possible de ce magnifique roman : la psychogénéalogie. Je vous recommande d’avoir lu ce roman pour appréhender au mieux cette proposition de relecture. Le génogramme (cf. infra) de Treefrog, le protagoniste, et les informations issues de la narration donnent à voir plusieurs choses :

  • Une première « dette » morale est contractée par Nathan Walker (grand-père paternel de Treefrog) à l’égard de Con O’Leary (arrière-grand-père paternel de Treefrog), son collègue : Con sauve Nathan d’une bastonnade raciste ;

  • Une seconde dette, fatale celle-ci, est contractée : un accident survient lors du creusement d’un tunnel de métro sous-terrain sous l’Hudson river. C’est Nathan qui est en tête dans le creusement. Alors qu’il est emporté le premier par la pression, il vit une véritable résurrection dans un jaillissement d’eau au-dessus de la rivière. Mais Con, le 3è de la bande, restera bloqué entre profondeur et rivière, dans cet entre-deux;

  • Nathan ira chaque dimanche visiter la veuve de Con, enceinte lors de l’accident, s’occupant alors de la fille posthume de Con, Eléanor ;

  • De leur amour et de leur mariage incestuel (elle pourrait être sa fille, et elle est la fille de son ami) et taboue (elle est blanche, il est noir) naitront 3 enfants dont un fils ainé, Clarence, le père de Treefrog ;

  • Clarence est à peine marié et à la veille de devenir père, il perd la mère de Clarence renversée délibérément par un voisin. Il venge sa mère, s’enfuit dans le Sud d’où vient son père et y est assassiné par des racistes ;

  • Son fils, Clarence-Nathan, né posthume comme sa grand-mère Eléanor, sera élevé par son grand-père Nathan. Louisa, la mère de l’enfant est en effet entrée dans une profonde dépression qui la conduit à la toxicomanie et à la prostitution. Nathan refoule ainsi sa lourde culpabilité de ne pas avoir su protéger son fils. Son petit-fils, par son prénom Clarence-Nathan, porte une double identification à son père et à son grand-père paternel;

  • Clarence-Nathan grandit, et alors que son grand-père a creusé le sous-sol new-Yorkais, il est porté vers les hauteurs et battit des gratte-ciel. Il se marie et a une fille qu’il prénomme Léonora, la rapprochaient ainsi inconsciemment de sa grand-mère Eleanor;

  • Le grand-père Nathan vieillit, et un jour, il entraine son petit-fils dans le tunel originel de toute l’histoire du décès de Con. Il fait en sorte d’y mourir, percuté par un métro. Il voulait saluer « son veux copain Con », 70 ans après les faits… La décompression de Clarence-Nathan est alors terrible : il entre en dépression, délire, ne peut plus travailler, et dans un semi-délire, se voit toucher sa fille, Léonora. Rejeté de sa femme face à ce soupçon d’inceste, il finit clochard délirant dans les tunnels de New-York ;

  • La résurrection : il se libère de cet enfer, de cette immense culpabilité, quand il parvient à parler, à dire cette histoire, au lecteur et à une autre femme égarée comme lui. Ces mots lui permettent de dénouer un contrat, une loyauté envers son grand-père qui lui faisait rejouer un scénario inconsciemment transmis. Aussi, ce n’est pas lui qui a « tué » son grand-père mais celui-ci qui n’a pas pu sauver Con et qui va mourir dans ce même lieu. Ce n’est pas lui non plus qui a eu une relation incestueuse avec sa fille Léonora mais c’est son grand-père qui avait transgressé l’interdit d’un amour avec Eleanor. De par le lien affectif très fort entre Treefrog et son grand-père, ce dernier lui a inconsciemment transmis un scenario de vie imprégné de ses culpabilités, hontes et le fantôme de Con hante toute la famille. La poésie de Colum Mc Cann nous entraine dans sa résurection, et une phrase qu’il partage avec son grand-père : « Nos résurrections ne sont plus ce qu’elles étaient ».

Colum McCann n'est certainement pas analyste transgénérationnel, mais sa sensibilité d'écrivain lui a permis de tisser cette trame familiale et de toucher l'un des concepts clés de la clinique transgénérationnelle : la transmission intergénérationnelle (de génération en génération) de situations inachevées, d'un "fantôme" (symbolique!) qui vient hanter la 4è génération. Cette situation ne peut être dénouée sans le récit complet de toute l'histoire, des "origines", ce qui fait du roman "Les saisons de la nuit" une véritable analyse transgénérationnelle de Treefrog. Je m'incline ici devant la beauté du texte de cet écrivain et sa grande sensibilité à la fois sociale et psychologique.

ET MAINTENANT, A VOS PLUMES !

Je vous invite à compléter/commenter cette proposition de lecture.

Ce livre peut avoir bien d’autres clés : raciale, sociale (l’auteur a partagé le quotidien de SDF vivant dans les sous-sols de NYC) et bien-entendu littéraire dont d’autres se sont déjà chargé-e-s ! Voici un lien notamment.

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